Société

Bénin : L’énergie, un luxe

Il fut un temps où la coupure d’électricité était un incident. Au Bénin, elle tend désormais à devenir une habitude, presque une composante ordinaire du quotidien. Pour les abonnés de la Société béninoise d’énergie électrique (SBEE), disposer du courant sans interruption relève de plus en plus d’un privilège, alors même que l’électricité devrait être un service essentiel, accessible et fiable. Le paradoxe est saisissant : ce qui devrait éclairer nos maisons, faire tourner nos entreprises et soutenir notre développement s’apparente désormais à une faveur accordée au gré des circonstances.

Avec la SBEE, l’interrupteur est devenu une sorte de roulette russe du quotidien. On allume une ampoule sans savoir combien de temps elle tiendra, on branche un appareil sans garantie de pouvoir achever son utilisation, on engage une activité sans certitude de la mener à terme. Le courant vient, repart, revient parfois, puis s’éclipse à nouveau, sans prévenir. Et pendant ce temps, la vie, elle, ne se met pas en pause. Les repas attendent, les marchandises se détériorent, les machines s’immobilisent, les commerces tournent au ralenti et les services sont désorganisés. Dans les foyers comme dans les entreprises, chaque coupure impose son lot de désagréments, de pertes et de frustrations.

L’électricité est pourtant bien plus qu’une simple commodité domestique. Elle est le sang qui irrigue les artères de l’économie moderne. Lorsqu’elle cesse de circuler, c’est tout un organisme qui s’essouffle. L’atelier s’arrête, le salon de coiffure perd ses clients, le cybercafé se déconnecte, le réfrigérateur menace les provisions et le petit entrepreneur voit ses recettes s’évaporer à mesure que les heures s’écoulent. Pour les plus modestes, qui ne disposent ni de groupe électrogène ni de solution de secours, chaque interruption est une double peine : l’absence de courant, puis le coût de ses conséquences.

Le plus préoccupant reste cette incertitude devenue presque structurelle. Les interruptions se multiplient, parfois sans avertissement, laissant les abonnés dans le brouillard, au propre comme au figuré. Lignes endommagées, incidents techniques ou autres défaillances : les raisons peuvent être diverses. Mais pour l’usager, le résultat demeure le même. Le courant manque, les activités s’arrêtent et les explications se font attendre. À force de répétition, l’exception devient la règle, et la règle finit par s’imposer comme une fatalité. On ne s’étonne presque plus de l’absence d’électricité ; on s’étonne plutôt lorsqu’elle se maintient durablement. Voilà comment une population peut être progressivement amenée à normaliser l’anormal.

Cette situation interroge d’autant plus que le Bénin a consenti, ces dernières années, des investissements importants dans le secteur énergétique. Des centrales thermiques ont été installées, des infrastructures solaires déployées ou réhabilitées, tandis que les ambitions d’autonomie énergétique et de maîtrise des coûts ont été régulièrement mises en avant. Des milliards ont été mobilisés, des promesses formulées et des perspectives dessinées. Pourtant, dans de nombreux foyers, l’obscurité continue de tenir tête aux discours. Entre les capacités annoncées et la réalité vécue par les abonnés, le fossé semble encore trop profond.

À quoi servent les investissements si leur traduction concrète ne se ressent pas suffisamment dans la continuité du service ? Les capacités de production sont-elles suffisantes ? Les réseaux de transport et de distribution sont-ils à la hauteur des besoins ? La maintenance, la gestion des incidents et la communication avec les usagers sont-elles réellement efficaces ? Autant de questions auxquelles les responsables du secteur doivent apporter des réponses précises. Il ne s’agit pas de nier les difficultés techniques inhérentes à la fourniture d’électricité, mais de rappeler qu’elles ne sauraient constituer une excuse permanente à l’irrégularité du service.

Car les populations ne peuvent éternellement payer le prix de l’incertitude. Elles ne peuvent investir, produire, conserver, entreprendre et espérer dans un environnement où l’énergie ressemble à une visiteuse capricieuse, présente un instant et disparue l’instant d’après. On ne bâtit pas une économie compétitive sur des prises électriques incertaines, pas plus qu’on ne conduit un pays vers l’industrialisation avec un moteur qui cale à répétition.

Le Bénin ambitionne de produire davantage, de transformer localement ses matières premières et de renforcer son attractivité économique. Mais aucune ambition industrielle ne peut durablement prospérer dans l’ombre. L’électricité est à l’économie ce que les fondations sont à une maison : invisibles parfois, mais indispensables à sa solidité. Sans elle, les édifices du développement risquent de n’être que de belles façades.

Il est donc temps de sortir de l’obscurité des constats pour entrer dans la lumière des résultats. La SBEE et les autorités compétentes doivent aux abonnés davantage que des assurances : elles leur doivent un service fiable, des explications transparentes et des mesures correctives perceptibles. Le droit à l’électricité ne peut se réduire à l’espoir de voir une ampoule s’allumer. Un pays qui rêve de fournir une énergie abondante et moins chère ne peut se satisfaire de peiner à couvrir, de façon continue, les besoins de ses propres populations. L’électricité ne doit pas être un luxe que l’on savoure lorsqu’elle est là, mais un service fondamental sur lequel chacun peut compter. Car lorsqu’éclairer une maison devient une chance et faire fonctionner une entreprise une épreuve, c’est bien plus que le courant qui est interrompu : c’est une part de la confiance des citoyens dans la promesse du développement qui se retrouve plongée dans le noir.

Rafiou Lawal

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