Nouvelle carte de l’économie béninoise : Le tertiaire domine, l’industrie progresse

14 020,2 milliards de FCFA. C’est désormais la nouvelle valeur de référence du PIB béninois pour 2023, après le passage de la base 2015 à la base 2023. L’écart avec l’ancienne estimation atteint 2 819,5 milliards de FCFA, soit une révision de 25,2 %. Mais derrière ce spectaculaire changement d’échelle se joue une évolution plus profonde : le rebasage redessine la géographie de la richesse nationale. Le tertiaire conserve sa première place, le primaire confirme son poids stratégique et le secondaire gagne nettement du terrain. Une économie plus large, mais surtout mieux observée, apparaît ainsi dans les nouveaux comptes nationaux.
Le chiffre de 14 020,2 milliards de FCFA pourrait donner l’impression que le Bénin a soudainement produit davantage de richesses. Il n’en est rien. Ce qui a changé, c’est d’abord la manière de regarder l’économie nationale. En actualisant l’année de base des comptes nationaux de 2015 à 2023, l’Institut national de la statistique et de la démographie (INStaD) a réévalué le PIB de l’année 2023 de 25,2 %. L’ancienne estimation de 11 200,7 milliards de FCFA laisse donc place à un niveau de 14 020,2 milliards. La différence est considérable : 2 819,5 milliards de FCFA. Elle provient principalement d’une meilleure couverture du tissu productif et de l’intégration de nouvelles sources statistiques. Autrement dit, le Bénin ne découvre pas une richesse apparue entre deux publications statistiques. Il découvre une partie d’une richesse qui était jusque-là insuffisamment captée par ses instruments de mesure. La valeur ajoutée globale est ainsi réévaluée de 28 %. Et c’est précisément dans la répartition de cette valeur ajoutée que le nouveau visage de l’économie apparaît.
Le tertiaire reste le géant de l’économie
Avec 6 522,1 milliards de FCFA, le secteur tertiaire demeure le premier contributeur à la valeur ajoutée nationale. Son poids atteint désormais 50,7 %. Le Bénin reste donc, avant tout, une économie de services. Mais cette domination s’accompagne d’une recomposition interne particulièrement instructive. Le commerce, par exemple, représente désormais 1 570,5 milliards de FCFA de valeur ajoutée, après une réévaluation de 31,6 %. L’ajustement tient notamment à une meilleure estimation des marges commerciales et de transport, mais aussi à une couverture renforcée du commerce informel et des opérations de réexportation. Plus spectaculaire encore : la branche restaurants et hôtels voit sa valeur ajoutée bondir de 229,5 %. Elle atteint désormais 653,1 milliards de FCFA. Cette progression traduit une réalité longtemps difficile à saisir statistiquement : l’importance de la restauration, de l’hébergement et, plus largement, de l’activité touristique dans l’économie béninoise. Les nouvelles estimations ont notamment intégré les résultats de l’EHCVM 2021/2022 sur la consommation finale hors ménage ainsi qu’une meilleure couverture des établissements de restauration et d’hôtellerie. Le tertiaire pèse donc 50,7 % de la valeur ajoutée, mais il n’est plus seulement l’économie du commerce traditionnel. Il est aussi celui des services, du tourisme, de la restauration, des activités informelles et d’un ensemble de services jusque-là sous-estimés.
Le primaire : près d’un tiers de la richesse créée
Avec 3 745,8 milliards de FCFA, le secteur primaire représente désormais 29,1 % de la valeur ajoutée. Cette proportion confirme une évidence économique : malgré la progression des services et des activités industrielles, l’agriculture et les activités qui lui sont liées restent au cœur de l’économie béninoise. La valeur ajoutée agricole atteint 2 972,3 milliards de FCFA, en hausse de 20,8 % par rapport à l’ancienne base. Mais la révision ne s’arrête pas aux cultures.
L’élevage est réévalué de 57 %, à 427,1 milliards de FCFA. La nouvelle estimation prend notamment en compte les productions animales secondaires — lait, œufs, cuirs et peaux — ainsi que les abattages non contrôlés. La pêche, la sylviculture et l’exploitation forestière atteignent pour leur part 346,4 milliards de FCFA, soit une progression de 30,6 %. Ces chiffres témoignent d’une volonté de mieux saisir la réalité productive des campagnes béninoises. Les nouvelles données issues du RNA et de l’ESA, l’actualisation des paramètres techniques, l’amélioration des coefficients de consommations intermédiaires et la meilleure valorisation de certaines productions ont profondément modifié la mesure du secteur. Le cas du palmier à huile est particulièrement révélateur. La prise en compte de la transformation artisanale permet de mieux restituer une filière dont une partie importante de l’activité échappait aux anciennes estimations. Le primaire représente ainsi près de trois francs sur dix de la valeur ajoutée nationale.
Le grand bond du secondaire
C’est toutefois dans le secteur secondaire que le rebasage produit son effet le plus spectaculaire. Sa valeur ajoutée atteint 2 603 milliards de FCFA, contre 1 667,1 milliards dans l’ancienne base. Soit une progression de 56,1 %. Son poids passe ainsi à 20,2 % de la valeur ajoutée nationale. Cette évolution constitue l’un des enseignements majeurs du nouveau calcul. Le Bénin apparaît désormais avec un appareil productif secondaire sensiblement plus important que ne le suggéraient les anciens comptes.
Le moteur de cette réévaluation porte un nom : les BTP
La valeur ajoutée de cette branche atteint 1 074,6 milliards de FCFA, contre 507,3 milliards auparavant. La progression dépasse 111 %. Les industries agroalimentaires suivent avec 715,6 milliards de FCFA, soit une hausse de 41,6 %, tandis que les autres industries manufacturières atteignent 599,8 milliards, en progression de 32,9 %. Derrière ces chiffres se trouve notamment le travail du troisième Recensement général des entreprises (RGE3). En élargissant le champ des unités recensées, l’opération a permis de faire remonter à la surface statistique des entreprises et unités de production, notamment dans le secteur informel. Transformation agroalimentaire artisanale, fabrication de matériaux de construction, petites unités manufacturières : autant d’activités qui existaient dans l’économie réelle mais dont le poids était imparfaitement reflété dans les comptes. Avec 20,2 % de la valeur ajoutée, le secondaire devient ainsi un morceau beaucoup plus visible de l’économie béninoise.
Une économie informelle qui entre davantage dans les comptes
L’un des fils conducteurs du rebasage est précisément là : mieux compter ce qui était difficile à compter. Commerce informel, activités de transformation artisanale, pêche non suffisamment couverte, productions agricoles destinées à l’autoconsommation, services non observés : le nouveau dispositif statistique élargit le champ de ce qui entre dans les comptes nationaux. La branche des autres services, réévaluée de 16,6 %, illustre cette volonté d’aller chercher des pans entiers de l’activité économique jusque-là insuffisamment documentés. Des études spécifiques ont notamment porté sur le change informel, les institutions sans but lucratif, la recherche-développement et les activités des professionnelles du sexe. Ce travail sur l’économie non observée n’est pas anecdotique. Il contribue à expliquer pourquoi la nouvelle estimation de la valeur ajoutée est nettement supérieure à celle de l’ancienne base.
Trois secteurs, un nouvel équilibre
Au terme du rebasage, la structure de l’économie béninoise peut se lire en trois chiffres : 50,7 % pour le tertiaire.29,1 % pour le primaire. 20,2 % pour le secondaire. Cette répartition, calculée sur la valeur ajoutée totale, donne une image plus précise des ressorts de l’économie nationale. Le tertiaire reste majoritaire. Le primaire demeure suffisamment puissant pour peser près d’un tiers de la richesse créée. Et le secondaire, avec un cinquième de la valeur ajoutée, s’affirme davantage dans le paysage économique. La nouvelle photographie est donc moins celle d’une économie qui aurait changé de nature que celle d’une économie dont les contours sont désormais mieux visibles.
Le chiffre qui change, la réalité qui se précise
Le passage de 11 200,7 à 14 020,2 milliards de FCFA ne doit finalement pas être interprété comme une hausse instantanée de 25,2 % de la richesse du pays. Il s’agit d’une réévaluation statistique. Les impôts et taxes nets de subventions demeurent d’ailleurs globalement inchangés, à 1 149,1 milliards de FCFA, tandis que la valeur ajoutée totale progresse de 28 %. L’intérêt du nouveau PIB est donc ailleurs : il fournit une base plus actuelle et plus robuste pour analyser les performances du pays, comparer les secteurs, orienter les politiques publiques et apprécier le poids réel des activités formelles comme informelles. Le rebasage de 2023 ne se contente donc pas de faire passer le PIB béninois au-dessus de la barre des 14 000 milliards de FCFA. Il change surtout la focale. Et dans cette nouvelle focale, le Bénin apparaît comme une économie de services toujours dominante, portée par un socle agricole puissant et un secteur productif secondaire qui prend désormais une place beaucoup plus importante. Une économie plus grande dans les comptes, mais surtout une économie davantage révélée dans sa diversité.
Rafiou LAWAL